La vie au marché, Mariame (5)

mar. 22 sept. 2020, Mariame, par Bessy

Elle se contenta de me répondre que je ferai mieux de ne plus l’appeler « tonton », ce que je feinds complètement d’entendre.

Après avoir fini de faire ses courses et demandé des nouvelles de ma mère, ma fidèle cliente riait de la blague de son petit fils tout en s’éloignant. Je ne m’étais pas trompée, ce jeune homme était bien son petit fils, il s’appelait Aly, Pape Aly. Son prénom résonnait comme une incessante et douce mélodie dans ma tête, j’étais sur mon petit nuage et je n’atterrissais toujours pas bien que la source de ce flottement s’éloignait tout doucement de moi. Ils pouvaient bien gentiment rire de mes maladresses car ce jeune homme avait le don de me faire perdre tous mes moyens, en effet cela ne m’était jamais arrivé depuis le temps que j’exerce ce métier de vendeuse de légumes de confondre des carottes avec des avec des navets, les tomates avec des patates et de me tromper aussi largement sur le nombre de marchandise à vendre. Décidément je m’étais vraiment très bien illustrée en ce vendredi matin, ils avaient dû penser que j’avais mal dormi la veille et que j’étais ensommeillée ou alors que j’étais ivre car j’enchaînais maladresse sur maladresse et je n’arrêtais pas de me tromper sur tout ce que je faisais, ma tête étant carrément ailleurs. Pape Aly, Pape Aly, Pape…Jamais un être a pu exercer sur moi autant d’émoi, je me mettais maintenant à rêver de lui, comme une petite fille qui s’émerveillait en s’imaginant les jolis cadeaux que lui offrirait le père Noël . J’étais là à penser à lui, je m’imaginais qu’il devait être étudiant et qu’il avait atteint un niveau d’études bien avancé vu sa manière distinguée de s’exprimer, je m’imaginais aussi qu’il devait faire partie d’une famille très aisée au vu de son accoutrement et de la luxueuse voiture dont il était sorti. Aussi, il devait avoir des petits frères et sœurs car je nous trouvais déjà un point commun en notre sens poussé des responsabilités et de l’initiative que j’ai pu déceler en lui à travers son comportement protecteur à l’égard de sa grand mère à qui il semblait très attaché et du fait qu’il évoquait souvent une certaine Rama, qui était apparemment sa petite sœur. Je lui donnais entre vingt quatre et vingt sept ans vu sa maturité… Me voilà qui lui imaginais une vie, une vie bien différente de la mienne… Tout à coup le bruit assourdissant d’une voiture qui venait de se garer sur le trottoir d'en face me sortit de mon délicieux rêve et Aida, qui était une amie et voisine du marché, dont l’activité était le commerce de poissons séchés me regarda d’un air amusé tout en désignant discrètement la voiture de la tête : AIDA : Sa wakhalé bi nieuwatina na dé ! Je me retournais vers elle et émis un long soupir agacé. Aida, je la considérais comme ma grande sœur, elle était mon aînée de dix ans. Taquine, sociable, protectrice et très perspicace, elle connaissait presque tout le monde au marché comme elle avait cette fibre relationnelle et qu’elle était très accessible et ouverte aux autres. Elle était de très bon conseil, aussi elle sentait assez bien les choses comme elle connaissait très bien la personnalité de chaque vendeur et qu’elle avait toujours connaissance des derniers potins et rumeurs du marché. D’après elle, Moustapha, le propriétaire du magasin de tissus qui, selon ses dires, tenait également de nombreux autres commerces, ce qui lui offrait une position sociale très confortable n’avait d’yeux que pour moi. A chaque fois qu’elle me taquinait à son sujet je me vexais puis me fâchais car je lui répétais sans cesse qu’il pouvait être mon père pour être mon aîné de vingt ans et m’avoir vu grandir et progresser dans le marché depuis mes débuts, il ne pouvait donc que me considérer comme sa fille ! Moustapha, que j’appelais poliment « tonton Moustapha » se montrait très gentil à mon égard et s’informait régulièrement de la santé de mère. Il la connaissait très bien pour l’avoir côtoyé au sein du marché pendant cinq longues années, donc il m’avait également vu grandir depuis mes dix ans. Je me rappelle même les jours où, terminant les cours plus tôt que d’habitude, je rejoignais ma mère au marché et que parfois, sachant que j’étais auprés de ma mère, il envoyait son assistant venir me donner des bonbons de toutes sortes et de toutes les couleurs. Donc je ne pouvais pas concevoir que l’on me répète sans cesse qu’il puisse ressentir quelque sentiment amoureux à mon égard. Moustapha sortit de sa luxueuse voiture quatre-quatre tout en jouant avec son porte clef dont les clefs qui s’entrechoquaient émettaient un bruit cristallin, il était comme à son habitude vêtu d’un élégant kaftan qui lui allait à merveille vu sa silhouette élancée. Il était bel homme et était convoité secrètement par certaines vendeuses qui n’avaient d’yeux que pour lui et qui usaient souvent de leur charmes pour l’approcher, mais il ne semblait pas trop y prêter attention comme il était souvent très affairé et qu’il restait très rarement dans sa boutique dont il confiait la gestion à son assistant. Il balaya furtivement le marché du regard, comme à la recherche de quelque chose et dés que son regard rencontra le mien, il me gratifia d’un large sourire et leva la main pour me saluer comme il se trouvait de l’autre côté de la large route. Je balançais ma main pour lui dire bonjour en guise de réponse et il me demanda de venir. Lorsque je m’apprêtais à le rejoindre, Aida eu un petit rire moqueur comme pour se conforter dans ses propos, je l’ignorais carrément et lui demandais si elle pouvait me garder mon étal le temps que je réponde à tonton Moustapha. Elle se contenta de me répondre que je ferai mieux de ne plus l’appeler « tonton », ce que je feinds complètement d’entendre. Au moment où je me levais, tous les regards étaient braqués sur moi, décidément il y avait beaucoup de petits curieux dans cette place, je sentais que je leur donnerais matière à parler aujourd’hui. Surtout Daaro, qui était une autre jeune vendeuse qui se montrait très distante à on égard. D’après Aida, cette fille me m’appréciait pas beaucoup et m’enviait. Mais de quoi ? Nous étions tous dans la même situation dans ce marché et franchement, je pense que personne n’avait à jalouser qui que ce soit car nous étions tous dans la même barque et qu’au contraire nous devrions tous nous entraider mutuellement pour pouvoir avancer… Sur cette pensée et sous le regard dédaigneux de Daaro je m’avançais vers tonton Moustapha qui m’invita à entrer dans son spacieux et lumineux magasin.


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